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Portrait
Edition du 11/10/2010                                             au 17/10/2010                                           

L'ami afghan

Après avoir grandi dans un quartier pauvre de Kaboul, il est venu étudier en France, où il a travaillé, créé sa société, fondé des associations, tissé un impressionnant réseau d’amis et d'où il ne cesse de se battre pour la liberté dans son pays natal.

Ce dimanche d’automne ensoleillé , Essacq est heureux. Il a réuni, autour de son épouse Jacqueline, de ses trois enfants et de ses petits-enfants, quelques-uns de ses bons amis de la région dijonnaise. Brochettes afghanes et salades orientales au menu. Essacq passe de l’un à l’autre, ne se départit jamais de son large sourire. « C’est ça le bonheur, être entouré de ceux qu’on aime. » Du populaire quartier de Kafrouchi à Kaboul, où il a passé son enfance, au jardin fleuri de sa petite maison d’Auxonne, que de chemin parcouru ! D’une vie riche en rebondissements, Essacq Baloutch a retenu que l’amitié était la plus sûre des valeurs ; et la famille le repère de tout homme. Ce jour-là, il dévoile, sous la vitre qui protège la grande table de sa salle à manger, son arbre généalogique. «Ma famille compte au moins 1.000 personnes, et j’en connais 600. » Dont bon nombre qu’Essacq Baloutch a aidés à quitter l’Afghanistan en guerre et qui sont aujourd’hui installés en Europe, aux États-Unis, en Australie… En 1980, un an après l’entrée des chars soviétiques dans son pays, Essacq Baloutch se rend à Peshawar, à la frontière pakistanaise, pour aider ses proches à fuir le bain de sang. La libération de son pays a été le grand combat de sa vie. Sous l’égide de l’association des amis des Afghans et de l’Afghanistan, qu’il a fondée l’année du début de la guerre, Essacq Baloutch parcourt la France pour expliquer, informer, collecter des fonds… Il donne des conférences dans toute le pays, parfois devant des centaines de personnes, il tente de mobiliser les parlementaires mais, malgré les 880 lettres qu’il leur a adressées, peu d’entre eux s’avèrent sensibles au sort de ses compatriotes – à l’exception notable de Jean-Marie Daillet, député de la Manche devenu son ami depuis. Louis de Broissia, sénateur de la Côte-d’Or, lui apportera son soutien aussi. On le comprend entre les lignes : Essacq Baloutch est un peu déçu. Surtout que la France et l’Afghanistan sont des pays amis de longue date. Il en sait lui-même quelque chose : c’est grâce à une bourse d’étude accordée par le gouvernement français aux meilleurs bacheliers du lycée français Esteqlal de Kaboul qu’Essacq a pu, un beau jour de 1967, prendre l’avion pour Paris. Un tournant dans la vie de ce jeune Afghan qui a grandi à Kafrouchi, l’un des quartiers les plus pauvres de la capitale afghane. Son père, marchand de riz, tient un commerce prospère, mais la vie est dure, dans cette société où la famille compte plus que tout. Aussi Essacq, troisième d’une fratrie de 13 enfants, mesure-t-il, à 18 ans, la chance qui est la sienne d’aller étudier en Occident. En quelques années, le jeune étudiant s’intègre dans la société française. À Besançon, il s’inscrit en faculté de sciences physiques, non sans avoir, en même temps, passé un bac scientifique dans un lycée de la ville. Les joies de la vie d’étudiant, Essacq les connaît peu : la sécheresse sévit en Afghanistan, provoquant une terrible famine. Alors pour aider sa famille, Essacq travaille dans un grand magasin, publie un petit roman d’amour, et fait les vendanges… Et c’est là, entre les rangs de vignes de Savigny-lès-Beaune, qu’il rencontre celle qui deviendra son épouse. Le couple s’installe à Dijon. Essacq Baloutch, diplômé de chimie, trouve un premier emploi de commercial dans le secteur de l’aluminium. Mais, rapidement, son combat pour l’Afghanistan l’occupe à plein temps ou presque… Essacq Baloutch se lance ensuite dans sa propre aventure entrepreneuriale : il crée Bibo, sa société de vente de matériels bureautiques d’occasion, à Genlis. Et c’est par l’intermédiaire de cette structure qu’il tente de commercialiser ses « inventions ». Car notre homme, qui a déposé trois brevets,


1948 Naissance, le 11 septembre, à Kaboul.
1967 Débarque en France, où une bourse lui permet d’entamer ses études à l’université de Besançon.
1972 Pose ses valises à Dijon.
1979 Crée l’association des amis des Afghans et de l’Afghanistan.
1986 Crée sa société de matériel bureautique (Bibo), à Genlis. Invente un système d’information embarquée à bord des bus, un système anti-collision pour les voitures et les panneaux de signalisation sonores.
2001 Fonde l’association « Routes sans frontières ».
a une âme de géo-trouve-tout. En quelques années, avec l’aide d’amis techniciens, il met au point un système anti-collision qui, installé sur une voiture, permet de déclencher les feux de détresse en cas de choc, puis un ingénieux dispositif de panneaux de signalisation sonores… et enfin un système d’information embarquée à bord des bus… Vingt ans plus tard, les écrans dans les transports publics sont devenus monnaie courante : Essacq Baloutch avait vu juste, il avait été un précurseur qui, malheureusement, n’a pas, pour l’heure, tiré le moindre bénéfice de ses inventions. Celles-ci vont d’ailleurs « plomber » Bibo au point de provoquer son dépôt de bilan en 1995.

 

ROUTES SANS FRONTIÈRES

Essacq Baloutch n’est pas du genre à se laisser abattre. Et tandis qu’il continue, inlassablement, de se battre pour l’Afghanistan meurtri et oublié, on le retrouve, quelques années plus tard, aide-documentaliste au collège Sarrazin d’Auxonne puis au lycée viticole de Beaune ! Jamais à court d’idées, il se lance dans une nouvelle aventure en créant « Routes sans frontières », unique organisation non-gouvernementale qui milite pour la sécurité routière en Afghanistan. N’est-ce pas là le cadet des soucis d’un pays en guerre ? « On ne dispose d’aucune statistique sur le bilan de la sécurité routière dans le pays, souligne Essacq, mais dans l’Iran voisin, chaque année, 27.000 personnes trouvent la mort sur les routes ! Et toutes les vies méritent qu’on se batte pour elles. » Trois personnes assurent le relais sur le terrain, dans un pays où la plupart des routes ne sont pas goudronnées, où les véhicules sont d’un autre temps et où le gouvernement consacre zéro euro à la sécurité routière. Il faudrait des heures pour découvrir toutes les facettes de la personnalité de cet Afghan devenu Français, scientifique de formation, passé par tant de métiers, oenologue pardessus le marché, inventeur, militant actif dans le monde associatif – les amis de l’Afghanistan, Routes sans frontières mais aussi son club d’amis, celui des « ambassadeurs » –, qui prône et pratique par-dessus tout l’amitié et l’hospitalité. Dans son émouvante autobiographie, parue aux éditions du Bien public en 1992, il raconte l’admiration qu’il vouait, étant enfant, à son grand-oncle Issa, que l’on surnommait « le sage » dans son quartier de Kafrouchi. « Dieu te donnera le visage rose à jamais, il te couvrira de gloire et d’argent », lui avait promis son aïeul respecté. Si Essacq est riche aujourd’hui, c’est d’abord de son humanité. En tout cas, Issa serait fier de lui.

Patrice Bouillot




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